5 pistes pour un urbanisme du quotidien

Par Edouard Proust, Dans Théorie de l'espace habité 0 com. ,

Enfant et parent à fribourg quartier vauban

Ces quelques réflexions, plus que des manières de faire la ville, sont des positionnements personnels et éthiques (politiques pourrait-on dire) du concepteur d’espace. C’est cette posture qui va par la suite orienter en grande partie la manière de faire le projet.
Il semble aujourd’hui nécessaire d’évoluer toujours plus vers un urbanisme négocié, c’est à dire pensé avec et pour les habitants.

Travailler pour le vivant

Trop souvent, l’imagerie architecturale ne semble avoir d’autre but qu’elle-même. A vrai dire, les formes purement inertes d’un projet quel qu’il soit, n’intéressent que leur concepteur. Il faut qu’il y ait un impact sur le vivant, que ce soit l’humain, l’animal ou le végétal. D’où l’importance de l’apport de disciplines extérieures telles que la sociologie et la biologie par exemple, afin de réaliser des études d’impact. Il est nécessaire de se questionner de nouveau sur l’objectif premier des métiers de l’aménagement: « Pour qui travaille-t-on? »

Ce faisant, l’œuvre architecturale en tant qu’objet « fini » (et donc figé), dérange dès lors qu’on parle d’habitat. Un cadre de vie non évolutif est contraire à l’expression-même de la vie. On considérera alors plutôt l’architecture comme un processus et non plus comme une fin. Cette vision a été mise en pratique très tôt à Fribourg au travers des notions de « 1er et 2ème chantier » par exemple.[1]

Penser à grande échelle

Du fait de la complexification des modes de vie urbains et d’appropriation/usage de l’espace (désynchronisation, délocalisation, multi-appartenance sociale, etc.), il apparaît que le travail sur l’espace ne soit efficient qu’à partir d’une certaine échelle. Pour cette raison, l’architecture (qui se résume souvent au seul bâtiment) apparaît comme une réponse trop limitée face aux nouveaux enjeux des villes.

Résoudre des problèmes ponctuellement est aussi susceptible de simplement repousser plus loin ces mêmes problèmes. Une ville, comme tout système maillé complexe (les flux boursiers par exemple) est fortement concernée par la théorie du chaos. Un projet d’urbanisme aura toujours des effets imprévisibles négatifs quelque part [2]; il ne sera jamais parfait. Mais ces effets peuvent être réduits en adoptant une vision globale. En d’autres termes: « en faisant véritablement de l’urbanisme » comme le propose François Ascher.

Reconsidérer le sol

Nos réflexions et observations sur l’espace nous ont amené à considérer de plus en plus ce qui compose le sol: la géographie, le paysage, l’espace public. On oubli trop souvent ce socle primaire, cette horizontalité au profit de ce qui en « dépasse »: ce que l’on appelle « le bâti » ou bien encore le « plein ». Or justement, la vie se développe dans les « vides », entre les murs. Et le principal support en est ce qui se trouve sous nos pieds. Pour plusieurs raisons, on ne peut plus aujourd’hui considérer le sol comme un simple terrain prêt à consommer.

Premièrement, le paysage et plus largement la géographie sont les résultantes spatiales de l’histoire et de la culture du lieu. Pour cette raison, ils sont uniques et constituent une richesse inestimable. Pour A. Masboungi [3], « c’est la géographie qui marque le plus notre appartenance à un territoire« .
Dans le même ordre d’idée, le savoir-faire local est lui-aussi le fruit d’une histoire et d’une culture. On ne peut que s’attrister de la disparition de ce type d’artisanat au profit de l’industrialisation car il constitue une des solutions à la perte de sens symbolique de l’architecture d’aujourd’hui et plus généralement, de l’aménagement.

Deuxièmement, l’espace public a été la plupart du temps réduit à un simple espace de déplacement, avec qui plus est un partage modal bancal d’un point de vue démocratique. On peut voir au contraire dans cet espace la première richesse de la ville: l’art de réaliser des découvertes inattendues ou « sérendipité« . [4] On peut aussi imaginer en lieu et place de ces espaces la plupart du temps stérilisés, des lieux accessibles et pensés pour tous, qui prennent en compte les personnes fragiles et/ou sans poids électoral (enfants, personnes âgées et handicapées, animaux domestiques); en d’autre termes, des lieux dessinés pour ceux qui ont le plus besoin d’un espace extérieur partagé.
Mais l’espace public se pense aussi dans son rapport avec le bâti. Une véritable liaison (une interface) entre les deux est susceptible par exemple de participer à la revitalisation d’une rue. Dans certains pays, la limite privé/public n’est pas réduite à une simple ligne (l’ « alignement ») mais est une surface perméable, parfois appelée « frontage« . [5] C’est un très bon début.
Dans tous les cas, il est important de dessiner l’espace à l’échelle du calepinage car c’est parfois à quelques centimètres que se joue l’usage.

S’intéresser à l’architecture ordinaire

Les 2/3 des logements neufs sont des maisons individuelles, un type d’habitat plébiscité par une écrasante majorité d’acheteurs.

Alain Bourdin fait la distinction entre « demande sociale » d’une part et « attentes sociales » d’autre part. La première est la plupart du temps formulée par l’usager à partir d’un nombre limité de références, tandis que les secondes sont « à déceler au delà des mots ». [6]
On peut donc remettre en question cette demande sociale prétextant que les véritables attentes sont différentes. Pour autant, on ne peut l’évincer car c’est avant toute chose cette demande sociale qui fabrique la ville, au travers d’un aller-retour incessant entre offre et demande. Une interaction qui évolue pour répondre toujours plus au processus de modernisation de la société. [7] En résulte l’espace tel qu’on le connait aujourd’hui autour des centres, « franchisé » comme le qualifie David Mangin [8] et difficilement soutenable tant d’un point de vue environnemental que social.

L’enjeu est donc aujourd’hui de travailler sur ces tissus, pour tenter de « faire ville avec les lotissements« . [9] Et cela passe évidemment par un contact direct avec l’habitant et donc la suppression des intermédiaires visant à faire de la plus-value foncière.
Les processus participatifs et les notions émergentes telles que l’empowerment rentrent dans cette même logique réflexive et ont beaucoup d’avenir. Ce positionnement met l’habitant au même niveau que le concepteur et sous-entend une certaine humilité de ce dernier. Son empathie pour les futurs habitants/usagers paraît également indispensable.

Faire avec peu

Comme le souligne Marc Verdier [10], paradoxalement, la crise est une bénédiction pour l’espace. En effet, moins d’argent oblige souvent à mieux penser. Le contexte économique difficile oblige aujourd’hui à aller vers plus de frugalité dans le projet, et c’est surement mieux ainsi. Les meilleurs projets ne demandent souvent pas grand chose. Plus encore, la participation des habitants (le privé), à la base du projet ou bien dans le cadre du « 2ème chantier », peut permettre de réduire drastiquement les coûts.
Des moyens modestes ainsi que la contribution des habitants augmenterons non seulement les chances qu’émerge un projet évolutif dans le temps mais seront également autant de preuves de l’humilité de son concepteur.

 


[1] L’architecture dans le quartier Vauban se fait en deux phases: le « 1er chantier » qui résulte du travail de l’architecte, et le « 2ème chantier » qui n’a pas de fin, fruit des modifications des l’habitants. Voir à ce propos: N. Soulier (2012), Reconquérir les rues, Ulmer.

[2] Lors de la conférence « La question du projet urbain dans les villes européennes » réalisée dans le cadre des cours publics à l’école de Chaillot, A. Masboungi déclare à ce propos que « faire un projet urbain c’est, par définition, prendre un risque. »

[3] Ariella Masboungi (2009), La question du projet urbain dans les villes européennes, Cours Publics 2009-2010, Chaillot

[4] F. Ascher (2009), L’âge des métapoles, Éditions de l’Aube, Collection Monde en cours

[5] N. Soulier, op. cit.

[6] Alain Bourdin (2009), « Les attentes des habitants et la notion de demande sociale« , in Faire les villes avec les lotissements, Editions du Moniteur

[7] François Ascher (2013), Les nouveaux principes de l’urbanisme (suivi de: « Lexique de la ville plurielle »), éditions de l’Aube

[8] David Mangin (2004), La ville franchisée: formes et structures de la ville contemporaine, éditions de la Villette

[9] Pour reprendre le titre du livre cité précédemment: Coll. sous la dir. d’A. Masboungi (2009), Faire ville avec les lotissements, éditions du Moniteur

[10] Marc Verdier, Architectes et urbanistes en campagne… [conférence vidéo 26:08] Cité de l’Architecture et du Patrimoine, cours publics Saison 2012-2013 (vidéo publiée le 11/07/2013: http://webtv.citechaillot.fr)


Référence image: blog d’Eve petite souris, « Carte postale de Fribourg »
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