Paysage agricole: peut-on encore parler de « paysage » ?

Par Edouard Proust, Dans Théorie de l'espace habité 0 com. ,

Paysage agricole: peut-on parler de mort de ce type de paysage?

Dans un précédent article, nous avions fait connaissance avec un texte d’Odile Marcel sur le paysage. Celui-ci était issu d’un recueil dirigé par François Dagognet s’intitulant « Mort du Paysage ». Ce texte, un des écrits fondateurs de la théorie paysagère, posait cette question: les transformations récentes de notre paysage agricole nous permettent-elles encore de parler de « paysage »? En d’autres termes: le paysage est-il « mort »?  Revenons un peu en arrière, sur les bases de cette polémique et tentons d’y voir un peu plus clair.

Une « crise du paysage » en France

Très tôt en France (et aujourd’hui encore d’ailleurs), c’est-à-dire dès les années 60, on a pu entendre parler un peu partout d’une « crise du paysage ». Certains discours alarmistes ne lésinant pas sur les termes, sont même allés jusqu’à parler de  « mort du paysage » [1]. En réalité, ce qu’on a pu appeler « crise » ou « mort » à cette époque, ne désignait pas une disparition physique du paysage [2], mais plutôt une perte des référents de ce qu’étaient alors communément la « campagne » et la « ville », ces deux espaces qui nous sont pourtant si familiers… Au sortir de la guerre en effet, les paysages urbains et ruraux ont changé de visage, ce qui a amené à un décalage entre d’une part, la représentation de ces espaces et d’autre part, leur réalité. Et lorsque le décalage qui existe entre l’ « idéel » et le « réel » devient trop important, alors surviennent perte des repères, incompréhension et donc rejet du nouveau paysage : « Actuellement, l’ajustement de l’archétype au réel ne se fait plus, le passage de l’un à l’autre ne peut plus s’effectuer. De là une crise d’identité, dans un champ du paysage comme partout ! » [3]

Le paysage est en ce sens différent du matériel qu’il instaure un rapport quasi-existentiel avec la personne qui le regarde. Alors qu’on cherche souvent le progrès et le « dernier cri » dans les objets de la vie courante, pour ce qui est du paysage en revanche, on serait plutôt tentés par son éternité, son immuabilité rassurante. Car lorsqu’on regarde le nouveau visage de nos campagnes et de nos villes, il est rare que nous trouvions encore un quelconque plaisir à ce que nous voyons… et cela ne nous laisse pas indifférents. Assurément, nos stéréotypes paysagers semblent s’être détournés de notre paysage quotidien. A moins que ce ne soit l’inverse. Et cette « crise d’identité » se fait sentir autant à la ville qu’à la campagne.

L’agricole : la mort d’un paysage ?

« La société occidentale, fidèle aux images de terroirs pittoresques qui ont formé un regard, voudrait figer les campagnes dans des tableaux immuables et arcadiens. Mais d’un autre côté, pour de multiples raisons économiques, politiques et sociales, l’espace rural se transforme. » Pierre Donadieu [4] confirme par cette phrase que le problème de la « crise du paysage » qui pèse aujourd’hui sur le monde agricole, serait bien la conséquence d’une rupture entre les représentations de la campagne d’une part, et de l’autre,  leur réalité « transformée ».

Les faits, ils sont là : les campagnes ne sont plus les mêmes qu’avant. Il faut dire qu’au sortir de la Seconde guerre mondiale, l’État français a engagé avec les professionnels de l’agro-alimentaire « un processus d’intensification qui devait lui permettre, non seulement de satisfaire les besoins de la nation, mais d’exporter. » (Chabason 1989)  Cette politique d’ « agricolisation » des campagnes s’est accompagnée de plusieurs mesures visant à augmenter toujours davantage le rendement des exploitations. Couplé à la mécanisation toujours croissante, le remembrement a alors changé de fond en comble l’image que l’on pouvait avoir de nos terroirs : explosion de la surface moyenne des parcelles, retrait du bocage et de la biodiversité, érosion des sols, généralisation de la monoculture… Fini le temps ou le petit paysan travaillait son champ à la houe et à l’araire ; aujourd’hui, place à l’agriculteur moderne et à ses fabuleuses machines. Et comme le dit si justement Odile Marcel, « si la pelle et la pioche avaient trouvé une esthétique, celle du bulldozer reste à inventer ».(Chabason 1989) Trop bruyant, polluant, le tracteur peine à convaincre. Il  s’illustre aussi comme un intermédiaire un peu trop encombrant entre le cultivateur et sa terre : l’automatisation semble les éloigner l’un de l’autre, alors que c’était autrefois de leur union que naissait le paysage de campagne. Aujourd’hui à l’inverse, la machine a fait perdre ce côté « humain » à l’agriculture, ce côté « fait main » (dont pourtant tant de produits du supermarché se targuent à tord et à travers), cette sensibilité vis-à-vis d’une « nature », pour en faire une activité axée vers la production rationalisée et à but exclusivement alimentaire.

Paysage agricole en France: champs de blé près de Chalon en champagne

Paysage agricole français proche de Chalon en Champagne: un paysage dessiné par l’agriculture intensive.(source: Y. Arthus Bertrand)

 

Ainsi, « toutes les activités annexes à l’exploitation du sol, et en particulier celles qui consistaient à gérer les éléments les plus visibles du paysage, comme les haies, les chemins, les ripisylves, échappent de plus en plus aux agriculteurs qui les confient à des opérateurs spécialisés ». [5]  Alors qu’avant l’agriculteur, lorsqu’il travaillait la terre, donnait forme aux choses, il se détourne aujourd’hui de son rôle de « jardinier du paysage ». Car le cultivateur ou l’éleveur a ceci de louable qu’il entretien sans frais supplémentaires de la part du contribuable, le cadre paysager de ce dernier.

Regarder le paysage agricole, c’est contempler un système alimentaire mondial douteux

Les effets de la mondialisation

Ce décalage qui s’établit entre le champs et son cultivateur existe aussi entre le champs et l’assiette. Car, au regard du système économique global, les règles de proximité qui existaient entre producteur et consommateur se sont effacées ostensiblement dès la moitié du siècle dernier, renforçant par la même, la séparation fonctionnelle instaurée entre la ville et la campagne par la société industrielle. [6]  Les circuits alimentaires longs ont ôté presque toute trace d’existence des cours, s’inscrivant dans les allées et venues incessantes des transports de marchandise « mondialisés ». Ainsi, il est souvent difficile de trouver des produits locaux dans le supermarché du coin, alors que d’autres, cultivés et transformés dans le monde entier s’y entassent. On pourrait alors croire que se met en place un échange de bons procédés, un juste retour par import-export, un envoi compensatoire par Chronopost un peu comme on faisait du troc autrefois mais à distance cette fois-ci : si nous ne consommons pas ce que nous produisons, alors c’est surement ceux qui nous nourrissent qui le reçoivent ? Assurément non, et l’histoire serait bien trop idyllique ainsi pour être crédible. En réalité, l’agriculture moderne, qui se base sur un système de production et d’échange mondialisé (terme quelque peu galvaudé et ayant perdu une part de sa signification à force d’avoir été employé à tord et à travers) est aujourd’hui la garante d’importantes inégalités mondiales.

Emeute de la faim dans le monde - inegalite du systme agricole mondial

Cette carte montre bien que les habitants des « greniers » àblé » du monde sont loin d’être les mieux nourris… (Source: Les Clionautes)

 

Et les effets sur le paysage agricole s’en fait ressentir, et plus particulièrement sur « les paysages qui sont en marge de la grande production de denrées alimentaires de pays où, précisément, celles-ci sont produites avec une main-d’œuvre moins chère, mais dans des conditions sociales et sanitaires douteuses. » La production agricole, de la même manière que celle de nos téléviseurs et de nos cafetières, subit la logique de la délocalisation féroce, la concentrant peu à peu massivement vers de grands « bassins nourriciers » mondiaux, alors que de nombreux producteurs locaux se trouvent incapables de répondre à la concurrence et doivent fermer boutique. Les temps sont durs pour nos agriculteurs européens et français et « on peut s’interroger sur ce système qui permet à une grande société de produire, par exemple, dans le département du Lot, des confitures […] avec des fruits importés d’Europe de l’Est ou du Maghreb alors que les producteurs du Sud de la France ont toutes les peines du monde à maintenir leur activité et qu’ainsi, ce sont des pans entiers du paysage de la région qui basculent. » (Luginbühl, 1999).

Développement des friches dans les pays développés

Cette disparition de certains de nos producteurs locaux sous le coup de la grande distribution amène alors inéluctablement le nombre d’agriculteurs et d’éleveurs présents dans nos campagnes à baisser. Cette disparition soudaine de nos « jardiniers du paysage » fait alors émerger une peur panique ; celle de la « désertification » de l’espace rural. Cette peur qui, on le sait maintenant, tient davantage du mythe, provient essentiellement selon Pierre Donadieu de « l’horreur de l’inculte », c’est-à-dire de la friche, ces « paysages d’abandon qui [semblent] troubler l’ordre éternel des champs ». Car si l’agriculture paysage le pays, la friche, elle, le recouvre ni plus ni moins, lui donnant alors l’image d’un espace délaissé, un vide humain sans fonction propre [7]. Ce paysage agricole laissé pour compte est de ce qu’il y a de pire dans l’imaginaire collectif puisqu’il évoque aussitôt « une rupture entre la terre nourricière et les hommes ; [il] marque l’arrêt de la conquête, le renoncement au profit d’une nature incontrôlable, où pullulent les figures de la répulsion : serpents venimeux, rats et mauvaises herbes. » (Donadieu, 2002 : 105)

Friche urbaine à Lille

Une friche urbaine, à Lille (Saint-sauveur). De même qu’à la campagne, ce type d’espace donne souvent l’impression d’une perte d’espace, de « laisser-aller » ou bien de désordre… (source: Wikipédia)

Un impact environnemental et social négatif

Enfin, l’agriculture intensive d’aujourd’hui est connue pour les atteintes qu’elle profère à l’encontre de la biodiversité et pour les nuisances qu’elle peut causer : la pollution des sols par l’utilisation massive de produits chimiques (phytosanitaires, intrants, etc.), la carence en eau qu’elle provoque dans certains pays peu développés, l’image douteuse des OGM et de la crise de la vache folle, les poules élevées en batterie… Voici autant d’exemples qui montrent le nouveau visage de l’agriculture productiviste d’aujourd’hui. Bien sûr existent de nombreux contre-exemples, mais dans l’ensemble, celle-ci souffre généralement d’une image très dégradée auprès du grand public : perte de la confiance face à la qualité sanitaire des aliments produits (la production ne sert plus à nourrir l’Homme mais bien la production elle-même…), mais aussi prise de conscience d’une éthique parfois douteuse du système agro-alimentaire (animaux maltraités, agriculteurs pris à la gorge par un système qu’ils n’ont finalement pas choisi, etc.). [8]

Voici donc pour un petit tour d’horizon de quelques-unes des transformations qui ont secoué et secouent encore la campagne. Pour sûr, ces transformations ne se sont pas faites dans le sens escompté ; elles expliquent pour une bonne part, la crise idéologique qui existe aujourd’hui au sujet du concept de « campagne ». Donadieu finalement, en arrivera à poser cette question : « y aurait-il contradiction entre le dynamisme et la qualité des paysages agricoles ? », entendant par là que plus une terre est riche, c’est-à-dire rentable (c’est le cas de la Beauce en France par exemple), plus celle-ci est soumise aux impératifs de la production de masse qui semble vouée inévitablement à sculpter des paysages en totale rupture avec l’archétype recherché.

Revenir à l’ « âge d’or » du paysage agricole ?

Mais finalement, sur quoi repose t-il, cet archétype de la campagne dont nous parlons depuis un moment ? Sans rentrer dans trop de détails superflus ici, disons seulement que de nombreux chercheurs ont fait état, dès la fin du siècle dernier, d’une idéalisation sociale et collective du monde agricole d’autrefois, de la pastorale ; des idylles qui feraient référence directement à un besoin de retrouver le lien fusionnel entre l’homme et la nature aujourd’hui disparu; le mythe de l’Age d’or en somme. (Donadieu, 2002). Pour Odile Marcel, cela est net, l’âge d’Or n’existe pas et n’a jamais existé, il relève d’un imaginaire nourrit par les images idéalisées et « archétypées » du passé afin de compenser les manques du présent (Chabason, 1989). Cette vision édénique et pastorale mise en comparaison de ce que nous laissent voir aujourd’hui nos paysages de campagne, illustre alors bien la crise du paysage dont on entend partout parler.

Mais cette inexistence d’un âge d’or du paysage signifie t-il pour autant qu’il ne faut pas s’alarmer quand aux transformations du monde agricole? Certainement pas, et le paysage demeure un très bon indicateur pour mesurer ces mutations.

Paysage agricole au Brésil: plantations de soja dans la région Mato grosso do Sul

Plantations de Soja à perte de vue au brésil, dans la région du Mato grosso do Sul

En bref…

Au delà des questions paysagères formelles, c’est avant tout le manque d’éthique de cette agriculture mondialisée et intensive qui est gênant. Un champs qui disparaît chez nous naît souvent dans un pays en voie de développement, et prive parfois par la même les locaux de ces terres, limite leur accès à l’eau, empoissonne les agriculteurs et pollue durablement les sols, etc. Idem chez nous, où le système agricole en place n’est pas viable économiquement, est néfaste pour la biodiversité,  augmente le risque d’inondations, etc. Sans parler de la fragilité de ce système de développement: l’Inde par exemple concentre à elle seule près de 50% de la production agricole mondiale et il est dit que « lorsque l’Inde éternue, les marchés agricoles mondiaux s’enrhument… » (cf Momagri.org).

De ce point vu, le nouveau paysage que l’on contemple, où que ce soit, n’est pas mort: il est seulement bien différent en de nombreux endroits à celui qu’on connaissait auparavant. Et si les plaines agricoles à perte de vue de Beauce, de la vallée de San Joaquin aux USA, du Mato grosso del Sul au Brésil, ou encore du sud de Beijing peuvent avoir quelques attraits graphiques pour le photographe, il n’en reste pas moins que cette contemplation fait naître chez le spectateur un sentiment étrange, à mi chemin entre la honte et l’exaspération.

Les principaux foyers de production agricole mondiale

Les principaux foyers de production agricole mondiale (source: Le Figaro)

 


Notes

[1] Retour) Actes du colloque de Lyon (dirigé par François Dagognet): Mort du paysage ? Philosophie et esthétique du paysage, Seyssel, Champ Vallon, 1982

[2] (Retour) Ce cas-ci semble en effet difficile à imaginer au regard de la définition même du concept de paysage,  à moins toutefois que ne survienne une extinction de masse du genre humain ou bien encore une fin du monde !

[3] (Retour) Chabason Lucien, 1989, « Pour une politique du paysage : entretien avec Odile Marcel », in La théorie du paysage en France (1974-1994), sous la direction d’Alain Roger, Champ Vallon, 1995

[4] (Retour) Donadieu Pierre, 2002, La Société paysagiste, Actes Sud Nature / Coédition Ecole nationale supérieure de paysage

[5] (Retour) Luginbühl, Yves, 1999, « La nostalgie des campagnes. Mondialisation et paysage », Le jardin planétaire – Le colloque, par C. Eveno & G. Clément, Aube, coll. Monde en cours, septembre 1999

[6] (Retour) Vanier Martin, 2007, La relation « ville / campagne » excédée par la périurbanisation. Université Grenoble I, UMR PACTE

[7] (Retour) Bien entendu, il ne s’agit là que d’une retranscription des craintes formulées par certains. Nous savons en effet aujourd’hui que les zones dites de « friches » ne sont pas des vides humains, mais trouvent souvent, dans le cadre de projets accompagnés par les pouvoirs publics, de nouvelles fonctions : randonnée, cueillette, chasse, pêche, etc. (Donadieu, 2002) Par ailleurs, les chiffres montrent que la désertification n’est pas un fait avéré puisque lorsqu’un agriculteur part à la retraite, ceux qui restent prennent son champ, limitant alors l’impact de son départ. Seul le remembrement semble être une valeur vraiment fiable.

[8] (Retour) Serreau Coline, 2010,  Solutions locales pour un désordre global, Memento Films Distribution (113 min.)

Source de l’image à la une: laRep.fr

 

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