Est-ce la mort de la ville ? Emergence de la « ville diffuse » et du « tiers-espace ».

Par Edouard Proust, Dans Théorie de l'espace habité 6 coms , ,

Vue aérienne d'un lotissement à Las Vegas: périurbanisation rurabanisation - photo de Alex McLean

Derrière ce titre un peu polémique, se cache une question qu’on est en droit légitime de se poser lorsqu’on regarde le paysage parfois désolant de la périphérie de nos villes. La ville a bel et bien été victime de transformations sans précédent au court des dernières décennies, tellement profondes que nos yeux ne sont pas encore prêt à les accepter. Mais est-il seulement question d’accoutumance ou doit-on définitivement s’inquiéter quand à l’avenir de nos villes ? Aujourd’hui, les modèle de « ville diffuse » et de « tiers-espace » émergent par exemple pour décrire ces espaces encore nouveaux.
Retour historique sur les raisons et sur les caractéristiques majeures de ces mutations.

Sommaire

- L’exode urbain
- Un nouveau contexte technologique
- La ville au choix
- Caractéristiques de la « ville diffuse »
- Le continuum urbain/rural: la théorie du Tiers-espace
- Le périurbain en débat
- Conclusion: Alors, est-ce la fin de la ville ?

L’exode urbain

Les premiers signes du passage de la ville « d’autrefois » à celle que nous contemplons aujourd’hui ont surgis dès les années 60, au travers d’une inversion du flux migratoire pourtant alors en vigueur entre la ville et l’espace rural.

Alors que l’époque industrielle, en faisant de la ville le point de concourance de toutes les aspirations sociales, avait lancé le grand exode rural que nous connaissons tous (celui-ci avait peu à peu vidé les campagnes de leur population), c’est aujourd’hui au tour des campagnes d’attirer toujours plus de citadins. Ce phénomène d’exode urbain a été montré dès 1989 de manière quasi-prophétique par Bernard Kayser dont le livre La renaissance rurale [1] a eu un retentissement important auprès de la communauté scientifique d’alors, faisant l’effet d’une bombe en mettant à rude épreuve idées reçues et théories alarmistes faisant état d’une quelconque mort des campagnes et de leur paysage.

Sur fond de stabilisation démographique du pays, les statistiques le confirment très nettement quelques années après: il s’effectue bel et bien un transfert de population depuis le cœur des villes et à destination des campagnes. [2]  La campagne serait-elle donc en train de se repeupler ? Oui et non, car si les villes dans leurs limites communales perdent bien une partie de leur résidents, les migrations à cette époque ne se traduisent la plupart de temps que par une légère excentration par rapport au centre-ville, faisant alors de la couronne périphérique (encore « campagnarde » à l’époque) un espace très convoité. Les migrations vers les endroits plus reculés, ceux que l’on appelle aujourd’hui communément le « rural profond », n’auront lieu que plus tard.

"Le mitage": Maisons seules dans la campagne

Image 1 – Le « retour à la terre » autour des villes en vue aérienne. Ce type de tissu est communément appelé le « mittage » car il grignotte la campagne sans tissu réellement constitué. (source: Google earth)

 

Assurément, la ville est donc soumise à des transformations importantes de sa spatialité du fait de ces transferts de population. Mais contrairement à ce que nous avons eu l’occasion de d’écrire dans le cadre des mutations des campagnes, ce sont les habitants eux-mêmes qui semblent faire le choix des transformations urbaines. Que cache cet engouement soudain, ce retournement brutal pour les campagnes, alors que celles-là même faisaient l’objet d’un désamour paysager chronique déjà quelques années auparavant ?

Un nouveau contexte technologique

Parallèlement à la mécanisation des campagnes, s’en est produit une toute autre : la mécanisation des foyers, si tant est que nous puissions l’appeler ainsi. Il s’agit ni plus ni moins de l’essor fulgurant de la voiture en tant que mode de déplacement principal au sein des ménages, une véritable démocratisation de son emploi dans le cadre des trajets quotidiens, et notamment pour des trajets domicile/travail. A l’époque, cette multiplication du nombre de véhicules utilitaires allait de paire avec l’aménagement de nouvelles infrastructures aux abords des villes, dédiées principalement à ce mode de déplacement: rocades, extensions autoroutières et bretelles ont alors été construites massivement. Dans le même temps se développaient les réseaux de transports en commun permettant à tout un chacun d’accéder toujours plus facilement à la périphérie des villes. [3]

Finalement, toute cette nouvelle offre de mobilité a permis d’un seul coup de se déplacer beaucoup plus rapidement qu’auparavant et avec une liberté sans précédent quand au choix de la destination. Même la campagne devenait subitement accessible. C’est alors qu’une grande partie des urbains ont migré vers elle et y ont élu domicile, comme si cet accès de mobilité soudaine avait permis de satisfaire un besoin agreste enfoui depuis longtemps.

En 1980, Yacov Zahavi [4] a mis en lumière un fait tout à fait extraordinaire concernant le lien qui existe entre la vitesse de déplacement et les migrations quotidiennes. Reformulée de manière plus synthétique par Bieber [5] 15 ans plus tard, cette conjecture donne ceci : « Les progrès de la vitesse offerte par l’amélioration des techniques de déplacement et par l’importance des investissements consacrés à l’automobile et aux transports collectifs, permettent, non pas de gagner du temps, mais d’augmenter la portée spatiale des déplacements en maintenant relativement stable le budget-temps de transport d’un individu ».

En d’autres termes, avec l’accélération des transports permise par le progrès technique toujours croissant, ce n’est pas le temps consacré aux déplacements quotidiens qui diminue, mais bien les distances parcourues qui augmentent (La cas de Grenoble, image 2, illustre bien ce phénomène). Cela met en avant deux choses. Premièrement que cette évolution soudaine qu’à pu subir la ville s’inscrit probablement dans une logique plus large de développement, traduisant par la même un besoin constant de la part du citadin de s’éloigner du centre-ville dense, un besoin de plus d’espace. Et deuxièmement, que la ville ne peut plus être essentiellement considérée comme une entité morphologique inerte, mais bien comme un espace de mobilité et de flux en tous genres, comme un espace « au choix » [6]

Augmentation de la distance de déplacement pour un temps de déplacement stable: développement de la voiture

Image 2 – Augmentation de la distance parcourue pour le même investissement en termes de temps de déplacement (Source : Francis Beaucire, 2006/Montage : E.P.)

 

Or, cette grande liberté qui permet à chacun de se déplacer où bon lui semble et de vivre où son envie le porte, s’est récemment trouvée enrichie par l’émergence de l’internet massif et la banalisation du virtuel : besoin n’est plus aujourd’hui de se déplacer pour aller travailler, d’aller à la bibliothèque pour chercher une quelconque information, au marché pour faire les courses, ou simplement sortir de chez soi pour rencontrer du monde. Des réseaux sociaux en ligne font maintenant office d’espace public immatériel où l’on pourra échanger avec nos homologues humains plus facilement qu’en se promenant tout simplement dans la rue. Par conséquent, l’espace public physique lui-même change de statut, tendant à émerger vers un espace fait de cellules séparées les unes des autres, indépendantes spatialement, mais reliées entre elles à distance. [7] C’est donc une autre spatialité qui émerge, a-géographique (en opposition à l’espace géographique). Encore une nouvelle « espèce d’espace » [8] qui impacte directement le réel et donc le paysage à la fois de nos villes et de nos campagnes.

La ville au choix

Dès lors, ce nouveau contexte technique qui réduit les temps de déplacements physique et rend le transit des informations instantané d’un côté à l’autre de la planète, a un impact sur notre perception du temps et de l’espace sans précédent dans l’histoire de l’humanité. Le citadin étant de moins en moins contraint [9] par les aspects fonctionnels et logistiques liés au contexte, il peut alors pratiquer l’espace (et donc le transformer) beaucoup plus librement que par le passé. Il dispose dorénavant d’un champ d’action quasi illimité  et peut donner libre cours à son imagination, satisfaire pleinement ses aspirations paysagères (et donc paysagistes). Maintenant que l’avion existe, il peut voyager où il le souhaite pour découvrir les paysages dont il a tant rêvé. Maintenant que la voiture existe, il peut désormais habiter n’importe quel endroit dès l’instant où il le souhaite (du moment que ce lieu n’est pas trop loin de son lieu de travail). A l’inverse, grâce au flux d’informations toujours plus important délivré par les services de télécommunication, par les médias de masse (télévision) et par l’internet, il a maintenant accès à un imaginaire paysager très vaste (mais non moins empreint de stéréotypes). C’est pour ces raisons que le nouveau contexte dans lequel évoluent nos sociétés, la « mondialisation » comme l’appellent certains, joue un grand rôle dans la manière dont se font et se défont les paysages aujourd’hui : « Les sociétés et les paysages sont entrés dans une période trouble de flux et de tourbillons que l’on nomme communément « mondialisation ». […] Il ne faut pas en douter : les transformations du paysage suivront. » [10]

Et finalement, ce nouveau contexte qui est le vecteur de libertés individuelles (au point que nous ne sachions parfois plus trop où nous en sommes, trop de liberté pouvant être néfaste à la liberté elle-même), c’est un peu ça, l’empire de la consommation: « A l’empire de la production, imposé par la révolution industrielle, s’ajoute puissamment à partir des années 1970 l’empire de la consommation, celle de la campagne par la ville, imposé par la révolution urbaine des années 1950-1970. » [11] Ainsi, de lieu de production rationnalisée de biens alimentaires, la campagne est devenue lieu de consommation de masse, un lieu dans lequel on consomme un paysage, un « paysage marchandise » comme l’appelle Henri Cueco. [12] Ces deux modes très différents d’occupation spatiale se sont superposés plus qu’ils ne se sont enchainé dans le temps. La campagne ayant changé de visage environ au même moment que cet intérêt soudain pour le paysage campagnard, on se rend bien compte non seulement de la crise paysagère qui est alors susceptible d’émerger, mais aussi de la puissance que peut avoir l’idéologie paysagère face à la réalité. Sur la base d’une mobilité développée ont alors commencées à être « grignotées » les campagnes tout autour de nos villes voir même, plus loin. C’est ce qu’on appelle le phénomène de rurbanisation (un néologisme de 1976, fait d’un peu de rural et d’un peu d’urbain) [13].

Dans le but d’expliquer les raisons de ce phénomène, les chercheurs ont bien évidemment pointé du doigt le phénomène d’idéalisation des campagnes stimulé par les médias : « Quels visage désirables offrent les paysages sauvages que les médias et le goût du voyage ont contribué à former ? Il est inutile de les chercher bien loin car beaucoup sont situés dans l’Hexagone et parfois même aux portes de nos villes. » [14]. Mais est également évoquée une fuite de la ville de la part de citadins [15]. Un désamour pour l’urbain qui remonte aux années 70, lorsque survient une véritable crise de l’emploi en France : le taux de chômage ne cesse d’augmenter, atteignant des seuils critiques. Parallèlement, apparait une légère hausse de la criminalité à l’intérieur des villes. Une hausse qui ne manque pas d’être retransmise massivement par les médias généralistes toujours plus implantés. L’image de la ville s’enrichit alors de toutes ces composantes négatives, et se dégrade en conséquence.

Mais dans le même temps, les inégalités se creusent et les classes moyennes et supérieures voient leur niveau de vie augmenter régulièrement dès les années 60. L’image négative de la ville, la promesse de paysage campagnard et la remise en cause dans certaines villes des projets de grands ensembles, invitent peu à peu les classes moyennes des quartiers périphériques à prendre le large en s’externalisant par rapport à la ville, venant gonfler la population des petites bourgades périphériques. De leur côté, les classes supérieures suivent elles aussi ce mouvement ou bien vont repeupler le centre-ville qui connait alors un processus de gentrification. Bien évidemment, il ne s’agit là que de grands principes d’évolution des villes d’alors, et des sous-mouvements contradictoires ont bien sûr également existé. Mais quoi qu’il en soit, la tendance de l’époque est au retour à la campagne. Une tendance qui se voit d’ailleurs renforcées au même moment par une politique mise en place par l’Etat, favorisant l’accession à la propriété. (Beaucire 2006)

Toutes les circonstances sont réunies à la fin du siècle dernier pour que les villes se dépeuplent et que « renaissent » les campagnes. Le contexte économique, social et technique (développement massif de l’information) a eu un impact retentissant sur la manière de percevoir la « ville » et la « campagne », faisant alors émerger de nouvelles représentations concernant ces deux espaces (l’effet du réel sur l’idéel). Parallèlement, la nouvelle offre de mobilité a permis aux citadins de retranscrire dans les faits, c’est-à-dire spatialement, ces représentations (l’effet de l’idéel sur le réel). S’est alors instauré un déplacement massif depuis un espace au paysage dévalorisé (la ville) et à destination d’un autre davantage convoité (l’espace rural).

Ces nouvelles migrations ont entrainées les mutations brutales et simultanées du rural et de l’urbain. Celles que nous connaissons bien et que (d’un simple coup de vélo) nous pouvons observer aux abords de nos grandes villes.

Caractéristiques de la « ville diffuse »

Voici une image figurant une ville au Moyen-âge (image 3). Bien entendu, il s’agit là d’une représentation mentale et non figurative de la ville en question. Durant très longtemps, c’est-à-dire jusqu’à la révolution industrielle (pour résumer grandement), nos villes ont ressemblées à ça : un espace bâti au contour très dessiné qui se lit très distinctement en comparaison de l’espace rural alentour. Constituée exclusivement de maisons blotties les unes contre les autres dans un tissu dense, la ville est ceinte d’un rempart démarquant de manière nette et sans bavures son intérieur de son extérieur. L’espace rural quand à lui est synthétisé par la présence du végétal : une fine couronne de champs tout autour de la ville puis quelques arbres au loin, posés ça-et-là dans le paysage. Ici, est transmit une idée d‘ordre et de choses bien rangées, chaque chose semble être à sa place, et lorsqu’on regarde bien rangées, chaque chose semble être à sa place, et lorsque l’on regarde cette image quelque peu naïve, on ne manquerait pas de lui trouver un certain charme désuet.

La ville compacte du moyen-âge - séparation nette entre ville et campagne

Image 3 – Représentation d’une ville typique du Moyen-âge au XIIe siècle (Source : Tableau-noir.net, section Moyen âge: habiter en ville)

 

En revanche, une photographie figurant la périphérie Ouest de Toulouse (image 4) nous donne à voir un spectacle tout autre. Ici, plus question de limite nette entre ville et campagne. Bien au contraire, ces deux espaces naissent de leur rencontre floue et indécise. Nous ne somme plus capable ici de dire à quel endroit commence le rural ni à quel autre finit la ville : des espaces « naturels » sont englobé par pans entiers à l’intérieur du tissu urbain tandis que des îlots bâtis se déploient par fragments à l’intérieur de l’espace rural. Le paysage est morcelé, aucune entité n’est clairement visible, nos critères communs pour définir l’espace sont alors mis à rude épreuve. De toute évidence, il ne s’agit de rien d’autre que d’un espace à mi-chemin entre la ville et la campagne, un espace hybride.

La ville diffuse vue dans le périurbain toulousain: vue aérienne Toulouse Lardenne

Image 4 – Vue aérienne de Toulouse prise en 2004 en survol du quartier Lardenne. (Source : www.survoldefrance.fr)

 

Cette zone indécise qui émerge tout autour des grands centres urbains, est communément appelée « périurbain » [16], un autre néologisme créé par l’INSEE cette fois-ci, à base d’un peu de périphérie et d’un peu d’urbain (afin de marquer son caractère concentrique vis-à-vis du centre-ville qui lui, reste dense).

Un plan de l’agglomération toute entière (image 5) nous montre que ce brouillage spatial se généralise à l’ensemble du territoire. Ici, le tissu urbain n’a jamais de fin à proprement parler. La ville n’est jamais totalement absente de l’espace rural tandis que le rural est toujours un peu présent dans la ville, c’est selon. Cette nouvelle forme de ville tranche avec des siècles d’urbanisme dit « compacte ». Ce continuum urbain-rural est une des caractéristiques principales de la « ville diffuse », modèle vers lequel nos villes semblent tendre inexorablement aujourd’hui [17]. Mais au-delà de sa forme inédite, ce nouveau modèle urbain interpelle également « un vieux couple épistémologique, classique des sciences de la société et de ses espaces […]: le couple ville / campagne. » (Vanier, 2007) Ce vieux couple que nous pensions d’un antagonisme immuable (bien que si proche dans l’espace) semble tendre à fusionner aujourd’hui en une seule et même entité spatiale, un « tiers-espace ». [18]

Tâche urbaine de toulouse et périphérie toulousaine illustre bien la ville diffuse

Image 5 – La « tâche urbaine » toulousaine (Source : IGN/Géoportail – Montage : E.P.)

Le continuum urbain/rural: la théorie du Tiers-espace

Cette ville diffuse marque donc un effacement des notions communément admises de « ville » et de « campagne ». Ceci se fait non seulement spatialement, par interpénétration des deux tissus, comme nous avons pu le voir, mais aussi fonctionnellement. Donadieu (1998) nous donne quelques précisions sur ce point : « Aujourd’hui, la mobilité entre le lieu de travail et le lieu de résidence est devenue  la règle : 50% des urbains, 60% des ruraux travaillent en dehors de leur commune d’habitation principale. A cette tendance lourde s’ajoutent, dans les communes rurales, la création d’activités non-agricoles, l’installation de retraités français et étrangers et le développement d’emplois liés au tourisme, à l’éducation et à la santé. La France rurale devient inéluctablement de moins en moins agricole, sans pour autant être abandonnée par les agriculteurs  qui accroissent leur surface exploitée. »

Autre composante de la ville diffuse: la ville territoire, ville-monde: maillages des routes

Image 6 – Reste-il des zones de « rural profond » dans la ville-territoire ? Cette superposition de maillages de différentes échelles lui laisse peu de chance de survie (Source : Schéma & Montage : E.P/d’après Jean Remy et autres)

 

Aujourd’hui, la plupart des agriculteurs habitent en ville. De la même manière, le nombre de cultivateurs des communes rurales devient quasiment négligeable au regard de leur population totale. Les fonctions sont redistribuées partout sur le territoire : l’endroit où certains cultivent est habité par d’autres, et inversement. Les déplacements devenant la règle prioritaire des modes de vie et d’habiter, la totalité de la population du pays, mis à part quelques rares exceptions, vit aujourd’hui selon des habitudes urbaines. L’image du paysan d’autrefois, habitant à l’endroit de son champs coupé du monde et ne vivant que de sa production n’existe plus. Pas plus d’ailleurs que des personnes ne restant qu’en ville : aujourd’hui, la campagne (ou dans une moindre mesure le périurbain) est devenue une base de loisirs très prisée car elle comprend des activités introuvables en ville du fait de l’espace dont elle dispose (randonnée, équitation, golf, karting, etc.) C’est en ce sens que la ville et la campagne apparaissent comme indissociables l’une de l’autre aujourd’hui, tant spatialement que dans la manière dont ils sont vécus. Le rural profond n’existe quasiment plus aujourd’hui.

Ce brouillage généralisé de nos territoires et caractéristique de la ville diffuse pose aujourd’hui la question de leur définition. Au regard des nouvelles réalités, les termes encore usités de ville et de campagne apparaissent en effet comme quelque peu obsolètes alors que ces deux entités tendent à se rejoindre en une seule.

Même les définitions statistiques peinent à se mettre à jour, comme nous l’explique Christine Lamarre: « En France les villes ont reçu très tôt, dès 1846, une définition statistique […] par l’INSEE : elles doivent regrouper plus de 2000 habitants agglomérés. […] La stabilité du critère démographique et, en regard, la mutation profonde du monde urbain, sa croissance et surtout sa dilatation, constituent déjà un curieux paradoxe pour les historiens. » [19].

Aujourd’hui, l’INSEE, a enrichi ses définitions de « ville » et de « campagne » par d’autres notions intermédiaires et a pris en compte la question de la mobilité domicile-travail. Les concepts de « pôle urbain », de « couronne périurbaine » ou encore de  « communes périurbaines » par exemple marquent un passage progressif de la ville vers la campagne. Cependant, les critères principaux utilisés pour définir ces notions restent essentiellement basés sur des principes de continuités de bâti ou de densité de population (Potier, 2007). Cela marque une certaine difficulté, même de la part de certaines institutions, à s’affranchir des critères de compacité pourtant rendus de plus en plus obsolètes. Et Nicole Mathieu de dire : « Les définitions « objectives » de l’espace rural (en particulier les découpages statistiques), les dénominations des types d’espace (comme celle de « rural profond »), les modèles des relations ville/campagne ne sont pas sans rapport avec les préférences « idéologiques » des chercheurs qui les produisent. » [20]

Le périurbain en débat

Cette ville diffuse que nous nous sommes efforcés de décrire, fait naître en ses marges des quartiers emblématiques de notre nouveau mode de vie aux contours brouillés. Le périurbain est en quelque sorte le fruit de la diversité (et de l’excès) qui est aujourd’hui de mise à la fois dans les déplacements de chacun, dans les activités, dans les horaires de vie (la chronotopie : une ville vit également la nuit). Cette diversité se traduit dans l’espace par ces nouveaux quartiers fais de toutes sortes de choses et de formes qui semblent avoir été mises les unes à côté des autres sans trop de réflexion. La proximité géographique ne préside bel et bien plus à l’établissement du tissu périurbain et toutes les activités qui ne peuvent prendre place dans le tissu dense de la ville ancienne y sont rejetées : centre commerciaux, zones industrielles,  bases de loisir, etc… Le périurbain apparait donc comme un espace foncier et fonctionnel à usage de la ville et de la campagne. C’est aussi pour cela qu’il a été laissé pour compte dans les politiques d’aménagement. Incompris, perçu comme « périphérique », ne répondant aux représentations ni de ville ni de campagne, il a longtemps fait office de lieu de relégation de toutes sortes de fonctions considérées comme « néfastes » ou « incompatibles » avec le centre-ville. Le périurbain apparait alors comme le lieu indispensable et nécessaire à nos modes de vie contemporains survoltés. (image 7)

La ville diffuse en réalité et de près: tissu periurbain hétérogène typique à Toulouse

Image 7  – Vue aérienne de L’Union, périurbain Nord-est de Toulouse et ville diffuse. Lotissements, zones industrielles, périphérique, petites rues, champs, entrepôts, lac… un vrai concentré de monde sous la forme de composants morcelés. (Source : Google Earth 2006)

 

Lors d’un entretien mené par Lucien Chabason, Marcel Odile décrit le paysage de cet espace ou plutôt, son non-paysage :

 « On peut ainsi parler d’une perturbation de l’espace : par exemple, le passage incertain de la campagne aux banlieues, les publicités le long des routes… Personne n’a mieux saisi le visage de cette « américanisation » que les photographes réunis par la DATAR pour l’exposition « Paysages. Photographies ». Tous ont représenté cette perte de sens des objets posés en désordre dans l’espace, et le malaise qui résulte d’un tel spectacle. » [21]

Le malaise qui peut parfois être ressenti dans la zone périurbaine de nos villes, c’est bien de cette absence d’ordre qu’il naît. Cet espace s’oppose à notre esprit rationnel et demandeur de clarté spatiale. Pour Barbara Monbureau [22], ce désordre se couple aussi à une disparition simultanée de « la forme et de l’identification affective du lieu » : « L’ennui pour le paysagiste, c’est de devoir affronter cette chose sans forme, sans identité, c’est d’essayer de déchiffrer un sens inscrit dans cet amas sans figure. Car c’est la forme qui doit révéler le sens de ce que l’on voit. […] L’ordre des choses doit se révéler, simplement, par une image claire et évidente pour tous. C’est bien là la difficulté, l’image claire a disparu. » Des observations confirmées de tous bords et qui affirment une fois encore la crise paysagère que ces lieux sont capables d’engendrer.

Finalement, ce paysage  « américanisé » (Chabason, 1989) reflète à merveille la « période trouble de flux et de tourbillons » dont nous parle Yves Luginbühl, ce contexte de « mondialisation » dans lequel nous sommes plongés.

Alors, est-ce la fin de la ville ?

Dès les années 70, de nombreux auteurs et mêmes des chercheurs sont montés au créneau devant ce manque d’ordre chronique qui émergeait de nos paysages urbains. Des mots très forts ont alors été proférés, un peu à la manière de ce qui avait pu se produire pour les mutations du paysage agricole. Après la « mort du paysage », on parle alors de la « fin de la ville », cette ville qui se dissout sans fin, jusqu’à en perdre ses caractéristiques mêmes. Aujourd’hui, les zones périurbaines constituent généralement plus de 40% de la surface urbanisée de nos villes.

« Alors, faut-il s’en émouvoir ? » [23] S’agit-il de la fin de l’espace tel que nous le connaissions, ou bien est-ce la fin de l’espace, tout court ?

L’émotion suscitée autour de cette nouvelle forme de ville s’explique par les deux aspects précédemment énoncés, à savoir d’une part, l’effacement des notions de ville et de campagne auxquelles nous nous sommes attachées et d’autre part,  la crise du paysage visible non seulement dans les zones périurbaines mais aussi dans l’espace rural (traces de mitage notamment).

Yves Chalas, qui a sans doute été l’un des premiers chercheurs à trouver des qualités à ce « méli-mélo urbain » explique que, encore durant les années 90, « on baignait dans cet imaginaire catastrophiste de la fin de la ville, de la ville à la fois partout et nulle part, de la ville proliférante, de la ville éclatée, de la chute tragique de l’urbanité et de la densité sociale, de la multiplication des non-lieux, du confinement au foyer, etc. » [24]. Plus loin : « A l’époque, tous les autres penseurs […] baignaient dans l’épistèmê de la fin de ville, de la fin de l’urbain, avec cette opposition urbain/ville qui me paraissait intenable. » Et finalement de dire : « En cherchant la fin de la ville, je trouve une ville autre, je trouve de la ville, toujours de la ville, encore plus de ville : nous sommes urbains, toujours plus urbain ». 

Ainsi, au lieu de ne voir que tristesse et désolation dans les brusques changements urbains auxquels nous assistons, sans doute serait-il préférable d’y regarder à deux fois pour y trouver une opportunité de redessiner une ville davantage centrée sur ses habitants, plus humaine et répondant réellement à leurs besoins. « i>La ville générique, écrit Koolhaas, est la ville libérée de l’asservissement au centre, débarrassée de la camisole de force de l’identité. La Ville générique rompt avec le cycle destructeur de la dépendance : elle n’est rien d’autre que le reflet des nécessités du moment et des capacités présentes. C’est la ville sans histoire[25]

La nostalgie de la ville d’autrefois qui nous pousse à reproduire inlassablement des spatialités perdues, tiens donc non seulement de la pure chimère mais nous fait également tourner le dos à l’avenir. Il faut accepter ce qui est, et travailler à l’améliorer, offrant un champ de possibles sans précédant à la discipline urbanistique. L’urbanisme est donc plus que jamais nécessaire ! Mais considérer travailler sur nos villes nécessite en amont de comprendre les raisons des mutations qu’elles ont récemment connues…

 


Notes

[1] (Retour) Kayser Bernard, 1989, La renaissance rurale. Sociologie des campagnes du monde occidental. Paris, A. Colin, 316p.
[2] (Retour) Beaucire Francis, 2006, « Ville compacte, ville diffuse – Francis Beaucire » [conférence vidéo], 132 mn, Université de tous les savoirs
[3] (Retour) Remy Jean, 2005, « Nouveaux lieux d’urbanité et territorialités partagées : architecture urbaine et comportements collectifs. Réflexions à partir de Louvain-la-Neuve », in (coll.) La Rue, PUM, Toulouse (pp. 103-119)
[4] (Retour) Zahavi Y. et Talvitie A. (1980) « Regularities in Travel Time and Money Expenditure », in Transportation Research Record, 750, 13-19.
[5] (Retour) Bieber A. (1995) « Temps de déplacement et structures urbaines » in Duhem
[6] (Retour) D’après une définition e Yves Chalas pour la ville émergente : Charmes Eric, Léger Jean-Michel, 2009, « Retour sur « La Ville émergente » », Flux 1/2009 (n° 75), p. 80-98.
[7] (Retour) Voir le petit livre de Richard Scoffier dans lequel est évoqué l’impact du virtuel sur l’espace et la façon de le vivre : Les quatre concepts fondamentaux de l’architecture contemporaine, 2011, Norma
[8] (Retour) Référence au livre de Georges Pérec, Espèces d’espaces, 1974, Galilée [éd] [9] (Retour) Il en existe une cependant. Il s’agit de la limite énergétique que peut fournir la terre pour satisfaire aux « caprices » des amateurs de paysage. La finitude écologique a notamment été énoncée par Gilles Clément (2004).
[10] (Retour) Luginbühl, Yves, 1999, « La nostalgie des campagnes. Mondialisation et paysage », Le jardin planétaire – Le colloque, par C. Eveno & G. Clément, Aube, coll. Monde en cours, septembre 1999
[11] (Retour) Vanier Martin, 2007, La relation « ville / campagne » excédée par la périurbanisation. Université Grenoble I, UMR PACTE
[12] (Retour) Cueco Henri, 1982, « Approches du concept de paysage », La théorie du paysage en France (1974-1994), sous la direction d’Alain Roger, Champ Vallon, 1995
[13] (Retour) Donadieu Pierre, 1998, Campagnes urbaines, Actes Sud / École nationale supérieure du paysage de Versailles
[14] (Retour) Le mot apparait pour la toute première fois dans le titre du livre de Gérard Bauer et Jean-Michel  Roux, La rurbanisation ou la ville éparpillée, 1976, Edition du Seuil
[15] (Retour) Mathieu Nicole, 1998, « La notion de rural et les rapports ville-campagne en France. Les années 90 », in : Economie rural N°247, pp. 11-20
[16] (Retour) Il existe aussi le mot « suburbain » pour définir cet endroit entre ville et campagne
[17] (Retour) Pour les besoins de ce texte, nous utiliserons le terme de « ville diffuse » qui a été beaucoup employé en France, mais d’autres appellations existent également : « ville éclatée », « ville fragmentée »… D’autres encore : « ville émergente », « ville générique », « Exurbia »,… ne définissent plus l’aspect formel du nouveau modèle de ville, mais bien sa rupture avec la ville d’autrefois.
[18] (Retour)Cordobes Stéphane, Lajarge Romain, Vanier Martin, 2010, « Vers des périurbains assumés », Territoires 2040 n°2, pp.21-32
[19] (Retour) Lamarre, Christine (1998), « La ville des géographes français de l’époque moderne, XVIIe-XVIIe siècles », in Genèse 33, déc. 1998, pp. 4-27
[20] (Retour) Mathieu Nicole, 1998, « La notion de rural et les rapports ville-campagne en France. Les années 90 », in : Economie rural N°247, pp. 11-20
[21] (Retour) Chabason Lucien, 1989, « Pour une politique du paysage : entretien avec Odile Marcel », in La théorie du paysage en France (1974-1994), sous la direction d’Alain Roger, Champ Vallon, 1995 / Citation: page 268
[22] (Retour) Monbureau Barbara, 2007, Vers une agriculture urbaine. L’exemple de la plaine de Beaudinard à Aubagne, Dijon, Educagri éditions, 160p. / Citation: pages 34-35
[23] (Retour) Question introduisant l’épilogue du petit livre de Richard Scoffier (2011), Les quatre concepts fondamentaux de l’architecture contemporaine, Norma
[24] (Retour) Charmes Eric, Léger Jean-Michel, 2009,  « Retour sur « La Ville émergente »», Flux 1 (n° 75), pp.80-98.
[25] (Retour) Koolhaas Rem; Mau Bruce, O.M.A. (1995), S,M,L,XL, 010, Rotterdam
ville diffuse périurbain ville au choix déplacement voiture ville-monde

6 commentaires

  1. Vincent |

    Juste pour te dire que ton site / blog est plutot sympa ! D’ailleurs ce n’est pas plutôt ton site internet ? Je ne vois pas comme souvent à la fin: .blogspot.fr
    En tout cas si c’est toi qui a fait ton site c’est du beau boulot. J’aime beaucoup le style graphique.
    J’ai poste mon commentaire ici, car a par la section contact je ne voyais pas ou poster.
    Vincent Montreuil

    Répondre
    • Epicture |

      Hey, merci pour ton commentaire! J’ai fait appel à un thème du site Site5.com pour le style graphique mais je l’ai pas mal modifié pour mes besoins: organisation, couleurs, etc. Tout le reste en revanche, c’est du 100% maison et je te mentirais si je te disais que ça ne m’a pris que quelques jours à réaliser ! Sinon, tu a bien fait de poster ici au contraire car le blog a un aspect communautaire avant tout, c’est un peu ce qui le fait vivre. Il n’est qu’à ses débuts mais je compte bien lui donner plus de visibilité dans les jours qui arrivent
      Le site est hébergé chez un hébergeur privé, c’est pour ça qu’il n’y a pas de lien type blogspot ou wordpress.com à la fin de l’adresse.

      Répondre
  2. Antonin |

    Bonjour Edouard,
    Je suis en terminale S et j’aimerai poursuivre mes études dans une école d’architecture.
    Ton travail est sympa, ça me donne quelques idées pour la suite, c’est toujours bien utile. Ce blog m’a été conseillé par une amie qui fait des études d’architecte donc je suis venu y faire un petit tour.
    Pourrais tu me donner quelques renseignement par rapport aux études d’architecture par mail ? Merci :)

    Répondre
    • Epicture |

      Merci ;-) Et bien, disons que le sujet est vaste. Je n’ai pas la science infuse, mais précise un peu tes questions et c’est avec joie que je te répondrais. A bientôt!

      Répondre
  3. pédibus |

    Sans doute ne peut-on dénier un caractère urbain à nos zones périurbaines, à nos nébuleuses périphériques de concentrations humaines éparses, donc forcément sans frontière palpable, avec le rural particulièrement, souvent sous forme de chapelets discontinus le long de rubans d’asphalte.
    Mais peut-on pour autant leur reconnaître la caractéristique la plus riche des villes au sens « traditionnel », c’est-à-dire l’urbanité? Je ne le pense pas…
    Un travail de retricotage reste à réaliser pour les urbanistes réparateurs des prochaines générations, et peut être, à l’instar des très médiatisés grands ensembles rongés par la vacance et pulvérisés spectaculairement, faudra-t-il faire table rase bientôt de la « ville » automobile?

    Répondre
  4. Edouard Proust |

    En faire table rase semble difficile… mais est-ce d’ailleurs à souhaiter ? La voiture assure quand même quelques bons services (rarement je vous l’accorde en comparaison de son usage courant)… Réduire son impact significativement en revanche l’est assurément. Dans des zones stratégiques, les nouvelles polarités densifiées.
    Je crois que les urbanistes parlent aussi d’axialiser au maximum les déplacements, c’est en tout cas ce que propose Ascher. Les processus de développement urbain autour du rail ont fait leur preuves en Allemagne par exemple avec un important report modal de la voiture vers les TC. Ils essaient bien évidemment de le faire en France, ça fait son chemin… (étoile ferroviaire paloise ou tram-train Nante-Chateaubriand par exemple)
    Après, supprimer l’automobile reviendrait à recréer des communautés autonomes, avec de faibles liaisons entre elles. Vous me direz, l’autonomie locale est surement la meilleure application (car absolue) de la décroissance soutenable, une sorte de retour au système féodal qui marchait bien sur de nombreux aspects. Mais c’est difficile à soutenir face à une société prise dans un processus de modernisation accélérée… Malheureusement, ces processus à l’oeuvre semblent très difficiles à freiner et quasi-impossibles à inverser!

    Répondre

Qu'en pensez vous ?